Thursday, February 11, 2010

Enquête. La vraie histoire des alaouites (AFP) / TelQuel
Chaque dynastie a eu ses grands et ses petits souverains. Les Alaouites n’échappent pas à la règle. N’y a-t-il pas en effet tout un monde entre un Moulay Ismaïl magnifié par notre mémoire collective et un Moulay Abdelaziz, dont l’histoire officielle ne retient que l’inconsistance politique et la fascination pour l’Occident ? N’y a-t-il pas un océan de différences entre Moulay Yazid, éphémère sultan de terreur, et son frère, Moulay Slimane qui, sous couvert de spiritualité retrouvée, met le Maroc au ban des nations ? Entre histoire officielle, histoire rêvée et histoire revisitée, TelQuel fait le tri des petits et des grands Alaouites.
LES TROIS FONDATEURS (1631-1672)
Le grand sultan saadien Ahmed Al Mansour décède en 1603, ouvrant une longue période d’anarchie pendant laquelle ses fils se battent pour le pouvoir. Jusqu’au milieu du XVIIème siècle, les derniers sultans saadiens ne conservent en fait que Marrakech. La voie est libre pour l’émergence d’une nouvelle dynastie de chorfa : les Alaouites.
Moulay ali Cherif (1631-1636) Chef du Tafilalet
Les Alaouites, qui ont leur fief dans le Tafilalet, sont alors communément appelés Filaliens. Menacés par l’expansion de la zaouïa de Dila (dans le centre marocain) et devant faire face à la guerre civile qui gangrène le règne des derniers Saadiens, les habitants du Tafilalet s’unissent sous la bannière d’un chef énergique de 52 ans. Pendant cinq ans, grâce à son ascendant religieux, Moulay Ali Cherif préside ainsi aux destinées de son clan, parvenant à le prémunir des visées dilaïtes. En 1636, se sentant trop âgé pour transformer son prestige religieux en pouvoir politique, Moulay Ali Cherif abdique en faveur de son fils aîné, alors âgé de 20 ans à peine.
Moulay Mohammed (1636-1664) Le continuateur
“Esprit impétueux, servi par une vigueur physique exceptionnelle et une audace poussée jusqu’à la témérité, Moulay Mohammed commença par s’attaquer sur place à tous ceux qui contestaient son autorité”, écrit Jacques Benoist-Méchin dans son Histoire des Alaouites. De fait, en 28 ans de règne, Moulay Mohammed ne cesse de guerroyer, avec plus ou moins de bonheur, contre les Dilaïtes dont le pouvoir décline, et contre les Turcs présents dans l’est marocain. Chef de bande plus que sultan, Moulay Mohammed dispose, à défaut d’un territoire organisé, d’une zone d’influence et, à défaut d’une armée, de tribus arabes prêtes à le suivre. Pour Henri Terrasse, auteur d’une Histoire du Maroc des origines à l’établissement du Protectorat français, “Moulay Mohammed n’apparaît pas comme un fondateur de royaume. Ce demi-saharien ne concevait guère que la razzia et, soucieux avant tout de profits immédiats, il ne semble avoir rien fait pour organiser ses conquêtes momentanées”.
Moulay Rachid (1664-1672) Le vrai fondateur
Moulay Rachid monte sur le trône après avoir éliminé son frère, dont il reprend la politique guerrière avec plus de sens politique. En moins de dix ans, il réussit à imposer son autorité à tout le Maroc. Il commence par contrôler toute la voie caravanière qui, partant de Sijilmassa et aboutissant à la basse vallée de la Moulouya, permet de relier la Méditerranée aux confins sahariens. Ayant le contrôle de l’itinéraire marocain du commerce transsaharien, il en perçoit les profits nécessaires à l’armement de ses troupes. En 1666, il prend Fès, capitale des Idrissides, première dynastie musulmane au Maroc : la dynastie alaouite est officiellement née. En 1668, Moulay Rachid met fin aux visées dilaïtes : l’agglomération de Dila, cœur de la confrérie, est prise et rasée. L’année suivante, c’est Marrakech qui tombe dans son escarcelle. Mais Moulay Rachid n’a pas le temps de consolider son œuvre : il se tue à 42 ans dans un accident de cheval, laissant derrière lui un Etat marocain enfin reconstitué.
L'ÂGE D'OR DE MOULAY ISMAÏL (1672-1727)
Fils de Moulay Ali Cherif et d’une esclave, Moulay Ismaïl est le demi-frère de Moulay Mohammed et Moulay Rachid. Son règne de 56 ans est souvent considéré comme l’apogée de la dynastie alaouite. Sultan bâtisseur, Moulay Ismaïl modernise le Maroc : il dote le royaume d’une capitale brillante, Meknès, il réorganise l’armée chérifienne en créant le corps des Abid Al Boukhari, et pose les bases d’un Etat centralisé, désormais appelé Makhzen.
Guerres pour le trône
Dans la lutte pour le trône qui oppose Moulay Rachid à son frère Moulay Mohammed, Moulay Ismaïl a pris le bon parti. Jouissant de la confiance de Moulay Rachid, il est, au moment de la mort accidentelle de ce dernier, gouverneur de Meknès et chef militaire de la zone nord d’un royaume dont le cœur bat au sud. Mais son accession au pouvoir ne se fait pas sans heurts. Même adoubé par les ouléma, Moulay Ismaïl doit faire face, pendant quatorze ans, à la révolte de son neveu Ahmed Ben Mahrez, fils de Moulay Rachid. Vers le milieu de son règne, Moulay Ismaïl doit également réprimer la révolte de plusieurs de ses fils qui s’estiment lésés dans le partage des charges officielles. Ils seront battus sur le champ de bataille et exécutés.
Un despote oriental
Aux yeux des historiens européens, Moulay Ismaïl fait figure de sultan fastueux certes, mais aussi sadique et colérique. Henri Terrasse, qui a étudié les registres tenus par les franciscains au service des prisonniers chrétiens, rapporte qu’ils notaient tous les décès parmi les captifs. Ceux survenus de la main du sultan étaient marqués d’une petite croix. Total : 127 détenus ou esclaves chrétiens tués par Moulay Ismaïl entre 1684 et 1727 ! Quand il demande à Louis XIV la main de sa fille, la princesse de Conti, en précisant qu’elle aura le droit de garder la foi chrétienne, c’est logiquement toute la cour de Versailles qui se gausse et répond que Moulay Ismaïl n’a qu’à se convertir. Les relations franco-marocaines pâtiront quelques années de cet épisode quelque peu burlesque.
La naissance du Makhzen...

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